Mis en ligne le 30/12/2019 à 17:03 dans /Lectures/

À propos du Vertige de l’émeute, de Benjamin Huët

À propos du Vertige de l’émeute, de Benjamin Huët

Transfinis - Novembre 2019


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Ce livre sorti en octobre 2019 est publié aux PUF, qui proposent peu de nouveautés de ce style depuis un moment.

Il s’agit d’une description de ce qui se produit, se vit et s’accomplit dans le cortège de tête des manifestations, et plus généralement dans les parties émeutières des manifestations. Elle ne prétend pas être objective et s’appuyer sur des méthodes sociologiques ou ethnographiques. Elle passe par une saisie sensible de ce qui se passe, en particulier au niveau des corps et des affects. En ressortent deux lignes d’analyse principales, dont la seconde est la plus importante :

  1. Parce que les émeutes passent par les corps, elles sont l’occasion d’un vécu intense. Celui-ci vient d’une inscription temporaire du corps des émeutiers dans le réel qui est d’autant plus l’objet d’un vécu, source de sensations et d’affects, qu’il est traversé et modifié par la violence : les corps et ce réel sensible ne cessent de se rencontrer au cours de leurs mouvements respectifs et de leurs modifications - courses à pied, lacrymogènes fumigènes, destruction de l’environnement urbain, etc. C’est ainsi à partir des corps que les émeutes peuvent ainsi être analysées d’un bout à l’autre. Les groupes plus ou moins serrés d’émeutiers provoquent la vulnérabilité des corps en les bloquant, mais les protègent par la même occasion ; le pouvoir d’Etat s’exhibe dans les blessures physiques, et peut être dénoncé par ce biais tout comme le blessé peut en tirer quelque fierté ; d’une manière générale, on dira que le rapport au pouvoir est dans les émeutes, face à la police, au public, affaire de distance, de vitesse des corps. Le corporel permet de couvrir toutes les dimensions individuelles, collectives et environnementales de ces émeutes, dans toutes leurs phases.

  2. Les émeutes ne visent pas à renverser le pouvoir, ni à la révolution. Elles n’en sont assurément pas le bon moyen, ce pourquoi les émeutiers ne poursuivent pas ces buts. Ceux-ci cherchent plutôt à retourner l’absurdité de leurs propres existences, étouffées, contre celle de l’État, qui ne parvient pas tout à fait à les contrôler. Les émeutiers essaient de rendre l’apparence des lieux où ils se trouvent aussi absurdes qu’ils le sont en réalité. Ils les cassent comme décor, en contraignant les pouvoirs à s’y montrer tels qu’ils sont, brutaux et dominateurs, ou bien à s’y cacher par des planches destinées à protéger les vitres des banques et des magasins. Mais surtout, l’Etat et les émeutiers se retrouvent dans leurs brefs affrontements dans une même situation d’impouvoir absurde, où l’émeute devra prendre fin mais où l’Etat n’aura pas toujours su la maîtriser. L’État est bousculé, il s’en remettra, les émeutiers auront eu un peu de pouvoir, ils recommenceront, et tout cela recommencera à la mesure de l’échec de nos sociétés. S’il y a une politique de l’émeute, ou une politique dans l’émeute, ce n’est donc pas sous la forme d’une revendication ou d’un projet. La politique y existe sous la forme d’une subjectivation de l’émeutier, d’une saisie de soi comme sujet politique temporaire, à la fois s’affirmant et se sachant destitué d’avance par un pouvoir qui ne sera infirmé que peu de temps.

Tiré des propres expériences de manifestation de l’auteur, il n’y a aucune raison de penser que ces analyses ne correspondent pas à la « réalité » des émeutes, faute de respecter les codes des « sciences humaines ». Mais on peut aussi croire qu’elles ne couvrent pas tout ce que peuvent être les manisfestations et leurs significations.

Romain Huët ne prétend pas écrire au sujet de tous les manifestants. D’où l’importance de s’en tenir à ce que ses descriptions permettent petit à petit de cerner : ce qui l’intéresse dans ce livre, ce sont les émeutiers qui physiquement marquent l’espace urbain dans lequel ils se déplacent en choisissant l’affrontement avec les policiers. Ce ne sont pas donc pas simplement les casseurs (car se battre avec les policiers ou graffer n’est pas être casseur). Ce ne sont pas non plus des manifestants (car les émeutiers ne se contentent pas de défiler et laissent des traces physiques durables de leurs parcours). Ce ne sont pas spécifiquement, enfin, les Blacks Blocks (car il n’y a pas qu’eux qui sont émeutiers). Ce qui intéresse Roamin Hüet, le sensible dans la violence des manifestations, est le seul point de référence pour faire le tri entre ce dont il parle et ce dont il ne parle pas, ou pas essentiellement. Le degré de préparation et d’engagement, la typologie des actes, par exemple, ne suffisent pas à circonscrire les choses en jeu. Seule les relie l’expérience subjective, corporelle et affective, de la violence dans les manifestations.

Chercher autres choses dans ce livre et reprocher à celui-ci de ne pas parler de ces autres choses serait être injuste à son égard. Mais tout de même, cette description du vécu de la violence chez les émeutiers se construit autour d’un certain type de violence (émeutière) pour aboutir à un certain type de politique (absurde, subjective et romantique, selon les termes employés dans l’ouvrage). Le problème, c’est qu’aucun de ces deux pôles n’est très clair. Du côté des violences émeutières, qui se dérouleraient toujours sans perspective du lendemain : que faire des violences qui ne jouent plus avec la violence de manière temporaire, avec une conscience de la défaite à venir face au force de l’ordre, mais qui oublient cette défaite ou croient qu’elle n’aura pas lieu ? Certains épisodes de décembre 2018 des Gilets Jaunes sortent ainsi du cadre, lorsqu’il a pu être question d’aller directement dans les lieux de pouvoir. L’auteur lui-même l’évoque. Du côté politique, où un certain mode d’existence absurde irait de pair avec un certain type de violences : que faire alors des actions politiques, visant un effet durable dans l’avenir, dont les moyens passent par la violence des émeutes, par exemple dans les années 1920-1930 sous l’égide de certains syndicats, ou plus près de nous en 1968 ? De ce deuxième genre de cas, il n’est pas question dans Le vertige de l’émeute.

La violence qui se politise progressivement dans un projet, la politique constituante qui choisit la violence : ces deux cas indiquent qu’il est sans doute très difficile de caractériser la violence sans la lier à une politique. D’une manière générale, c’est-à-dire systématique et permanente, on ne peut sans doute pas penser la politique sans la violence et la violence sans la politique. On ne peut sans doute pas décrire une violence sans la circonscrire politiquement, tout comme on ne peut caractériser une politique sans en apprécier le degré et les formes de violence.

C’est bien le problème, à s’en tenir aux descriptions du Vertige de l’émeute. On n’y comprend guère comment, au cours d’une manifestation, on y devient émeutier voire révolutionnaire en étant pourtant venu simplement marcher. Il n’y est pas dit clairement non plus ce qui distingue une manifestation, une émeute et une insurrection : manifestation déclarée, émeute spontanée, insurrection armée contre les lieux de pouvoir ? C’est pourtant très important pour ne pas, d’une part, figer la violence émeutière dans un éxutoire romantique et ainsi se donner les moyens de comprendre les histoires qui sont allées des émeutes aux renversements institutionnels, parfois par des cours très longs et sinueux où alternent violence, pacifisme, spontanéité et stratégie. D’autre part, lier violence et signification politique paraît nécessaire pour pouvoir différencier des scénes de violence identiques à l’œil, d’un point de vue physique et perceptif : détruire au cours d’une émeute les endroits où l’on vit, ou bien détruire les lieux qui environnent le pouvoir exécré, ça n’a sans doute pas du tout la même signification, même si les manifestations de violence ont la même apparence.

On peut croire qu’il faut donc toujours faire marcher les projets politiques et les violences ensemble, pour en comprendre les devenirs et les formes, et que la violence toute seule ne se laisse pas décrire. Uniquement voir une violence, c’est ne pas savoir jusqu’où elle peut aller, ne pas savoir d’où vient une violence empêche d’en saisir la forme.

On peut certes, et c’est le but du livre, se focaliser sur les processus d’autocontrôle et d’emballement de la violence à partir du vécu des corps qui les vivent. Ces mécanismes n’appartiendraient pas à la politique, mais à une logique isolable de la violence qui serait saisissable en elle-même. De telle sorte que, s’il faudrait toujours penser les rapports de la politique à la violence, la réciproque ne serait pas vraie : il pourrait y avoir des violences sans rapport à la politique. Cependant, il ne semble pas que l’on puisse éviter de s’interroger sur l’origine des violences aveugles, ou de ce qui les a fait durer, reprendre ou cesser, comme en témoignent les travaux, eux-mêmes toujours repris, sur les génocides, guerres et autres massacres. L’apparente autoproduction de certains processus de violence n’empêche pas qu’une part de leur temporalité est politique, donc qu’une part de ce qu’ils sont est politique.

A partir de là, de deux choses l’une. Soit Benjamin Hüet décrit bien une forme de violence politique particulière, dont le principal mystère n’est pas levé par sa description : celle d’émeutiers qui ne visent ni à donner le spectacle de la violence, ni à changer les choses, ni à se défouler. L’émeute n’est pas une forme d’art, un levier politique ou un sport. Elle serait subjectivation par un vécu corporel de l’absurdité de nos sociétés et des pouvoirs. On peut alors se demander si ce type de subjectivation peut être un point d’arrivée pour les sujets qui la vivent, ou si elle ne serait pas au contraire instable, liées à d’autres devenirs et appelant aussi à d’autres devenirs, politiques et personnels. Soit la description de la violence que fait Benjamin Hüet est attachée à cette seule violence, sans attache dans les choses politiques qui l’avoisinent. On peut alors se demander si la particularité de la violence qu’il décrit n’est pas provoquée par la mise entre parenthèse volontaire des éléments politiques et sociaux. Comment les émeutiers pourraient ils se mouvoir dans d’autres éléments que ceux du temporaire et de l’absurde, s’il n’y a rien de politique au sens d’institutionnel ou de constituant qui vaut ?

Il est difficile de savoir laquelle de ces deux possibilités est la plus féconde : chercher comment un engagement physique violent, mais non mortifère, dans la politique et ses absurdités, peut rester stable et ne pas se transformer. Ou chercher à décrire une violence sans attaches politiques, institutionnelles ou constituantes qui en commandent en partie le devenir.

A s’en tenir au plus près du concret des émeutes, peut-on croire qu’il n’y a pas d’émeutes sans manifestations de telle ou telle orientation politique sur lesquels elles au minimum elles se greffent ? Ou pas d’émeutes spontanées qui se projettent dans l’avenir sans se contenter du temporaire ? Au-delà des typologies, il paraît risqué ou déséspéré de s’en tenir aux vécus face aux pouvoirs d’Etat qui n’ont guère de vécus, mais des plans et une organisation.

Stéphane Zygart