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Recension de Pour une histoire du handicap au XXème siècle, approches transnationales (Europe et Amériques), Gildas Brégain, Presses Universitaires de Rennes, 2018

Recension de Pour une histoire du handicap au XXème siècle, approches transnationales (Europe et Amériques), Gildas Brégain, Presses Universitaires de Rennes, 2018

Transfinis - Juin 2020


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Texte d’origine de la recension initialement parue dans le Bulletin Canadien d’Histoire de la Médecine, Vol. 36, 1, printemps 2019, p. 229-231

   

Cet ouvrage, tiré d’une thèse de doctorat en histoire, propose de suivre les politiques en matière de handicap au XXème siècle (1918-1983) à partir des institutions qui s’y sont consacrées en combinant plusieurs échelles, géographiques et institutionnelles. On y suit ainsi l’élaboration et la mise en œuvre du projet de « réadapter » (soigner fonctionnellement, mettre au travail, normer) les personnes handicapées dans le monde (Etats-Unis, Europe de l’ouest et de l’est socialiste) ainsi que dans trois pays qui sont plus particulièrement examinés dans la seconde partie du livre, le Brésil, l’Argentine et l’Espagne. Pour mener à bien l’entreprise, l’action des associations internationales, nationales, gouvernementales et intergouvernementales, est très scrupuleusement reconstituée au travers des débats qui ont eu lieu entre elles et en leur sein. L’archive de ces débats est systématiquement reliée par l’auteur aux recommandations, textes de lois et règlements qui ont structuré les définitions et prises en charge successives des handicaps au XXème siècle.

Pour une histoire du handicap au XXème siècle présente plusieurs intérêts. D’abord, il n’a pas d’équivalent par la largeur des cadres qu’il étudie et qu’il combine à leur multiplicité. Il vient ensuite appuyer la thèse selon laquelle le handicap n’est pas une catégorie naturelle, mais doit se saisir comme une construction sociale et historique – l’unification des différentes invalidités, ses enjeux et difficultés, fait par exemple l’objet d’une étude suivie à partir de l’évolution du statut des aveugles, des sourds-muets et des déficients mentaux. Enfin, plusieurs modèles de politique en matière de handicap sont dégagés, qui ont à chaque fois été pensés en termes de « réadaptations » au cours du siècle dernier. Un modèle européen, construit après la Première Guerre Mondiale, aurait laissé la place à un modèle Nord-Atlantique initié par les américains, plus libéral sur les dispositifs de retour à l’emploi mais aussi plus intégral, prenant en compte au-delà des soins médicaux et de l’emploi l’habitat, la psychologie ou la sexualité des personnes handicapées à partir des années 1950 suivant les propositions des pays scandinaves. Ce second modèle, dit de rehabilitation en anglais, réussit à s’imposer face aux projets des pays socialistes d’Europe de l’Est ou aux projets plus anciens des européens, mais n’en fut pas moins contesté à partir des années 1960 à cause de ses échecs, à cause également de son inadaptation aux pays dits « en voie de développement », plus ruraux et aux cultures différentes.

La modélisation possible des politiques et de leur succession n’exclut jamais, dans ce livre, la modulation constante des modèles au gré des pays et au gré du temps. Analyse socio-historique du handicap, l’ouvrage suit en effet inlassablement le jeu des pouvoirs et des discours, les uns et les autres toujours mêlés suivant une grille plutôt bourdieusienne. L’oeil est avant tout historique, par la précision des informations qui sont mises au jour, par la finesse des entrelacements et des circulations qui ont construit les cadres « transnationaux » des handicaps, toujours transformés suivant les cas et les pays, mais toujours présents. Tout en dégageant des phases, le propos s’attache en permanence à la complexité des positions et des stratégies d’acteurs autour de tel énoncé de loi, tel poste ou telle institution. Le changement de la position du gouvernement anglais sur l’obligation d’emploi des personnes handicapées dans le secteur privé entre l’après Première et l’après Seconde Guerre Mondiale, obligation d’abord refusée puis soutenue par ce gouvernement est, par exemple, une parfaite illustration de la complexité historique que ce travail permet de voir.

En ce sens, on peut regretter que le lien des textes à leurs applications concrètes n’ait pas pu être fait plus précisément, mais la masse des textes mobilisés est déjà énorme. Elle permet de démontrer que le problème du handicap fit l’objet de réflexions internationales à partir de pays dominants et que des circulations précises, durables de savoirs et de techniques, ont imposé certains cadres de référence à tous les pays, cadres qui furent acceptés ou refusés, mais qui furent toujours et pour tous des points de départ incontournables. Ce qu’il faudrait alors plus précisément voir à partir de ce travail, c’est la nature et l’ampleur des variations qui eurent lieu dans ces cadres. Il y a, suivant les textes institutionnels, une opposition entre deux modèles qui se succèdent, d’une réadaptation médicale et professionnelle des personnes handicapées à leur réadaptation intégrale. Si cette opposition peut être construite à partir des débats qui ont eu lieu dans les institutions gouvernementales et intergouvernementales au cours du XXème siècle, pourrait-elle être maintenue à d’autres échelles, plus larges ou plus réduites, ou retrouvée par d’autres sources historiques, comme celle des pratiques médicales ou des discours des personnes handicapées ? Il faut se le demander pour essayer d’apprécier pleinement la teneur historique, anthropologique, médicale et sociale de notre rapport aux invalidités aujourd’hui.

Pour une histoire du handicap au XXème siècle constitue une base incontournable pour cette réflexion, ainsi que pour les historiens travaillant sur les institutions internationales (BIT, OIT, OMS, ONU…), les handicapés au Brésil, en Espagne ou en Argentine, ou encore sur le devenir des aveugles ou des déficients mentaux au XXème siècle.

    Stéphane Zygart