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Médecine, résistance et vulnérabilité

Médecine, résistance et vulnérabilité

   

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Transfinis - janvier 2024

   


 

Texte de la communication présentée au colloque National des Espaces de Réflexion Ethiques Régionaux, à Limoges en octobre 2022, actes parus chez LEH Editions

 

Nous voudrions ici partir de l’idée de résistance pour en marquer, sur deux plans, l’importance dans le soin et dans l’éthique du soin. D’abord, la résistance permet de penser les rapports entre normativité et vulnérabilité sans les opposer, sans en faire deux caractéristiques antagonistes. La capacité de transformer des normes ou d’en créer, l’idée de normativité chère à Canguilhem1, ne s’oppose pas à l’idée plus récemment répandue de la vulnérabilité comme faiblesse des êtres humains, à la fois universelle et inégale. Les pratiques de la résistance, indiquent que ces deux caractéristiques de l’humanité sont conjointes, et ni en alternance, ni en opposition.

Ensuite et surtout, les pratiques de la résistance, l’éthique et la politique de la résistance, sont sans doute ce par quoi on peut comprendre que la vulnérabilité n’est jamais donnée d’un bloc, qu’elle s’explore et se transforme. C’est en effet en luttant contre la vulnérabilité par le soin qu’on en réduit les aspects les plus graves, mais aussi qu’on comprend ce qu’elle est.

En un mot, le soin comme résistance ne serait pas la forme minimale du soin réservée aux plus vulnérables d’entre nous, mais sa meilleure forme générale, la plus appropriée, notamment parce que la résistance suppose prudence, patience, mais aussi mouvement, invention, et qu’elle implique dans l’éthique le collectif comme source de conscience, de force et de création.

La résistance comme mouvement positif et non comme point d’arrêt

Lier la normativité et la vulnérabilité, en affirmant que la résistance est lutte contre la vulnérabilité, suppose d’abord d’être critique d’une idée commune au sujet de la résistance. Elle serait un point d’arrêt, tant du point de vue de ce qui résiste que du point de vue de ce qui rencontre la résistance - ainsi de la résistance d’une porte ou d’une maladie dont la progression est stoppée. Cependant, à s’en tenir à ces exemples, on peut croire que sans des mouvements qui établissent d’autres défenses, les portes finissent par céder, de même que l’arrêt de la progression d’une maladie n’équivaut nullement à une guérison. Se contenter d’arrêter les choses, c’est se mettre dans une position de survie, au mieux d’adaptation forcée, qui signerait plutôt la fin de la résistance et le début des résignations2.

Même si la résistance commence sans doute à partir d’une limite qui ne peut être franchie, résister ne saurait consister en un arrêt. Le croire est une illusion, qui se produit aussi au niveau de ce qui déclenche la résistance et qui, en retour, détermine ses objectifs. Nous ne résistons pas seulement pour rester là où nous sommes, nous résistons parce qu’une limite a déjà été franchie qui n’aurait pas dû l’être, donc en vue de rétablir une limite, ce qui suppose un mouvement correctif et pas seulement de se tenir là où l’on est. De ce point de vue, encore, la résistance comme arrêt n’est qu’une apparence tronquée de la réalité de la résistance, qui en masque le mouvement restaurateur ainsi que l’affrontement dynamique des forces qu’elle produit. Une maladie qui se stabilise témoigne non d’un statu quo, mais d’une transformation du pathologique et implique de continuer les soins.

Il y a plus. Le dynamisme qui habite toute résistance a pour but que celle-ci ne soit plus nécessaire. Résister, c’est bouger pour regagner l’entièreté de ses mouvements ; la résistance n’est qu’un moyen pour une victoire que l’on souhaite, non une fin en soi. Cette perspective remet à la base de toute résistance quelque chose de positif. Si la résistance bloque, refuse et nie, c’est parce qu’elle accepte et affirme. On ne se soigne ni pour le soin en lui-même, ni pour faire disparaître la maladie, on se soigne pour guérir, pour retrouver la santé, c’est-à-dire en vue d’un horizon bien plus large que l’absence de maladie ou la simple négation des maladies contre lesquelles nous luttons. En s’efforçant de stopper certains processus ou certains phénomènes, le soin comme la résistance ont comme but de restaurer les conditions de possibilité de certains de nos actes et de nos mouvements.

Résister : restauration, création, connaissance de la vulnérabilité

La résistance ne serait-elle pas, malgré tout, traditionaliste et conservatrice par essence, en tant que le mouvement qui la caractérise serait nécessairement restaurateur, cherchant à revenir à un état antérieur ? On veut par la résistance retrouver le monde d’avant, la santé perdue. C’est vrai, mais ce jugement n’est pas tout à fait exact. Même si une répétition est faite des mêmes éléments ou des mêmes séries qui reviennent, ce qui se répète n’est pas identique à ce qui ne s’est pas répété. Une différence se fait en effet au travers de la répétition - c’est le « tic-tac » de l’horloge3. Il faut alors faire attention à trois choses.

D’abord, on peut entendre qu’ainsi, c’est dans la perte et dans la récupération que s’apprécie pleinement la valeur d’une chose. Il n’y a pas de résistance sans vulnérabilité qui l’appelle, mais pas de vulnérabilité non plus sans résistance à celle-ci et à ses mauvais effets. Et c’est cette résistance qui révèle pleinement la vulnérabilité, sa nécessité vitale, son étendue et ses variations, tout en reconnaissant la valeur du vulnérable qu’elle fait l’effort de défendre.

Ce n’est pas, deuxièmement, seulement la valeur d’une chose qui apparaît dans sa perte possible et la résistance à cette perte. Résister pour défendre ce qui est vulnérable permet d’en comprendre progressivement les conditions d’existence, de conservation, de subsistance. Au cours de la résistance se révèlent les liens des choses les unes aux autres, liens qui leur permettent indissociablement de se maintenir par soutiens mutuels et qui occasionnent, s’ils manquent, autant de faiblesses. C’est l’existence des choses en relations, par lesquelles les choses sont à la fois fortes et faibles, qui se découvre dans la résistance à la vulnérabilité, et qui enrichit notre connaissance de ces choses.

De la sorte, troisièmement, résister ne produit pas seulement un désenclavement des choses dont on avait pu croire, à tort ou à raison, qu’elles étaient isolées – s’il est vrai que si la maladie sépare et isole, le soin rassemble. Une production de nouveauté se produit aussi nécessairement tandis que l’on résiste : nous ne pouvons en effet le faire qu’en comprenant de nouvelles choses et en tissant des liens inédits avec ce qui nous entoure. On ne se soigne pas ni seul, ni en continuant sa vie habituelle.

Même si résister repose peut-être toujours, en partie, sur une volonté de « revenir à », on voit que cette volonté de retour ne peut s’effectuer sans une prise de conscience et sans découvertes, donc sans transformations, ne peut s’effectuer non plus sans altérité, donc sans altération. « Résister, c’est créer », disaient les résistants. Dans le bricolage des luttes, les projets se transforment et l’on apprend à connaître les conditions collectives de nos actions, même si l’on cherchait au début à se défendre soi.

Exposition, précarité et spontanéité : l’acte de soin comme résistance

La notion de résistance apparaît peut-être, à partir de là, comme étant beaucoup plus pertinente que celle de résilience pour comprendre ce qu’il en est du soin et de la vulnérabilité. La lutte contre une pathologie trouve certes des ressources dans le passé des personnes et dans leurs expériences, tout comme elle trouve une partie de ses possibilités dans notre capacité à revenir à un état antérieur et à le désirer, malgré toutes les épreuves que nous avons pu traverser. Mais considérer que le soin est résistance permet d’en saisir le caractère nécessairement découvreur, collectif et créatif, le mouvement d’affirmation qui porte tout soin et qui vise, en même temps, une victoire qui se trouve en dehors de lui.

Le tableau semble alors plus complet et ses perspectives plus exactes. En effet, pas plus que la résistance - et en tant qu’il est résistance - le soin n’est réductible à un espoir de survie ou à une recherche d’adaptation, ce que les philosophies de la normativité n’ont cessé d’affirmer. Les conséquences en sont pratiques : nos vulnérabilités ne pourraient être connues, combattues et limitées par des visées qui seraient uniquement protectrices ou sécurisantes. Si soigner est résister et faire résister, un soin ne pourrait être satisfaisant s’il isole l’individu, s’il ignore le dynamisme porté en dehors et au dehors de lui-même, s’il craint ou empêche ce qui se passe collectivement. Un soin ne doit pas craindre d’exposer les personnes vulnérables, même les plus vulnérables, dans la mesure même où il est relationnel, tout comme il doit permettre un usage libre des forces puisqu’il en donne.

On pourra trouver excessif ce rapprochement du soin et de la résistance, au point de faire de celle-ci un modèle pour celui-là, et de la vulnérabilité quelque chose d’aussi proche de la création et de la découverte, alors qu’elle se présente avant tout comme une impuissance qui nous caractérise tous a priori.

Pourtant, vulnérabilité, résistance et soin sont incontestablement liés, au plus intime. Il y a dans l’entrée en résistance comme dans l’acte de soin une spontanéité inexpugnable4. À réfléchir, on s’adapte, on ménage, les calculs jouent en défaveur de la résistance dans la mesure où celle-ci suppose de s’engager dans des inconnues risquées et dans des rapports de force le plus souvent défavorables. N’est-ce pas également la base de tout soin de ne jamais se laisser à l’évidence de l’inutilité ou au savoir de la mort pour se laisser prendre par une autre pulsion, celle de l’attachement et de la possibilité de la vie ? Toute résistance est précaire, dans ses débuts comme dans son cours. Elle n’est ni guerre ouverte, ni défaite. Elle repose sur une spontanéité qui, ensuite, s’affermit et s’organise, qui n’ignore jamais son échec éventuel, et qui peut prendre, dès son origine, les traits d’une nécessité qui n’a d’autre cause qu’elle même5. N’est-ce pas également le propre de l’action médicale ?


  1. Voir Le Normal et le pathologique, Paris, PUF, 1984 [1966]↩︎

  2. Sur le risques que font porter les accommodations et les renoncements sur la résistance et son organisation, voir, à l’extrême, les soupçons portés par les mouvements de résistance politique envers leurs membres prisonniers ou torturés, dans Michel Chaumont, Survivre à tout prix, essai sur l’honneur, la résistance et le salut de nos âmes, Paris, La Découverte, 2017.↩︎

  3. Sur ce point, voir Gilles Deleuze, Différence et répétition, Paris, PUF, 1997 [1968], en particulier le chapitre II↩︎

  4. Sur ce point, voir par exemple le récit proposé de l’histoire du réseau de résistance du Musée de l’Homme durant la Seconde guerre mondiale dans Raphaël Meltz, Louise Moaty et Simon Roussin, Des vivants, Strasbourg, Éditions 2024, 2021.↩︎

  5. Voir Georges Canguilhem, « Vie et mort de Jean Cavaillès » [1976], in Œuvres complètes V, Histoire des sciences, épistémologie, commémorations, Paris, Vrin, 2018.↩︎