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A propos de Schizophrènes au XXème siècle, des effets secondaires de l’histoire d’Hervé Guillemain, Alma Éditeur, Paris, 2018

A propos de Schizophrènes au XXème siècle, des effets secondaires de l’histoire d’Hervé Guillemain, Alma Éditeur, Paris, 2018

Transfinis - mai 2020


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Version initiale de la recension parue dans Psychiatrie, Sciences Humaines, Neurosciences, 2020/1 (Vol. 18), mars 2020

Auteur de plusieurs livres reconnus sur l’histoire de la psychiatrie, dont Du Front à l’asile 14-18 paru en 2013 et écrit en collaboration avec Stéphane Tison, Hervé Guillemain s’attaque dans son dernier ouvrage, Schizophrènes au XXème siècle, des effets secondaires de l’histoire, à la question de savoir comment le concept de schizophrénie s’est formé entre la seconde moitié du XIXème siècle et aujourd’hui : de quelles transformations ce concept nosologique est-il issu, et quelles sont celles qu’il a induites ?

Le succès de la catégorie psychiatrique de schizophrénie, les multiples usages ou polémiques qu’elle a pu engendrer, l’ampleur du nombre de malades, des écrits et des auteurs parfois prestigieux qui ont traité de la schizophrénie, tout cela rend un tel projet très ambitieux. Pour le mener à bien, Hervé Guillemain a choisi de changer l’échelle qu’on applique couramment aux problèmes posés par la schizophrénie : il l’a réduite considérablement, en partant d’un petit nombre de dossiers patients répartis dans quelques hôpitaux français (régionaux et parisiens) pour parcourir, sur cette base, une partie de l’immense documentation primaire et secondaire existante sur la schizophrénie. Les différentes sources archivistiques et documentaires sont méticuleusement décrites à la fin de l’ouvrage.

Schizophrènes au XXème siècle rayonne à partir de l’étude de dossiers de malades, mais le livre ne consiste ni à peindre la schizophrénie du point de vue des malades, ni en une monographie sur quelques hôpitaux et leurs patients à partir de laquelle des perspectives générales seraient dessinées. Les dossiers médicaux sont un repère essentiel pour l’étude, parce qu’ils donnent non seulement la description clinique des malades, des maladies et de leurs thérapies, mais permettent aussi d’accéder aux témoignages des familles, à certains traits des milieux sociaux, des établissements hospitaliers et des institutions, toutes choses qui composent le parcours des schizophrènes comme le cours de la notion de schizophrénie. Ce ne sont pas ainsi des cas irréductiblement singuliers qui sont présentés dans Schizophrènes du XXème siècle, pas non plus une artificialité socio-historique de la folie, mais tout ce qui peut composer une pathologie mentale, quelles que soit l’origine et la destination de celle-ci.Le noyau principal des matériaux historiques mobilisés est l’occasion d’un croisement, réussi, entre les multiples causes et effets de la constitution de la schizophrénie comme catégorie pathologique dont les matrices ainsi que les incidences apparaissent comme étant tout ensemble politiques, médicales, sociales, administratives, sans confusion. En effet, et ce n’est pas le moindre intérêt du livre d’Hervé Guillemain que de le montrer, si l’histoire de la schizophrénie en fait nécessairement une construction composite et pas seulement médicale, il n’en reste pas moins que les malades et leur pathologie, au sens de souffrance subie, sont réels. Il y eut et il y a réellement des malades mentaux atteints de troubles que nous identifions actuellement comme schizophrènes et qui sont assignables à la réalité des processus historiques de la période qui les voit apparaître, entre 1850 et maintenant : le regard historique d’Hervé Guillemain est nécessairement critique des prétentions à l’objectivité scientifique de la psychiatrie, mais ne dissout pas la folie et les conditions qui peuvent la susciter.

L’exploration va ainsi du sociopolitique au juridique et à l’asilaire, en passant par la modification médicale des définitions nosologiques sur la courte et la moyenne durée, la transformation des techniques de traitement et des représentations de la maladie. Les analyses sont irréductibles à l’épistémologie de la médecine (qui est encadrée par le socio-politique) comme à la socio-histoire (car jouent des discussions diagnostiques et thérapeutiques spécifiques). D’une part, Hervé Guillemain considère bien la médecine sous l’angle de l’histoire et de la socio-histoire, alors que, par exemple, les psychiatres doivent trier les malades, les déplacer et justifier les diagnostics d’incurabilité et certaines demandes de prise en charge aux yeux des autorités. D’autre part, les choix et les techniques médicales ont aussi des effets sociaux et historiques propres, en créant, par exemple, de nouvelles formes de malades réfractaires aux traitements suite à l’introduction des neuroleptiques dans les années 50, ainsi une montée en puissance consécutive de certains traitements comme la lobotomie ou les neuroleptiques retard, et enfin des dispositions juridiques nouvelles comme la possibilité de soins à domicile sans consentement adoptée en 2011 que l’on peut relier aux résistances aux neuroleptiques retard.

Le nombre de pistes suivies et croisées est imposant. On n’en retiendra que quelques unes, chacune exemplaires de la démarche suivie par l’auteur, et qui la plupart du temps occupent un chapitre du livre. Tout d’abord, et de manière assez étonnante, Hervé Guillemain relève les critères d’apparence, liés à l’habillement, la tenue de la toilette, la masculinité ou la féminité, dont l’irrespect favorise les diagnostics de démence précoce. Loin d’être anecdotique, ce type de jugement se lie avec la modification sociale des malades admis en asile, où au tournant des XIXème et XXème siècles, les femmes domestiques en échec dans leur quête d’émancipation et les ouvriers agricoles en difficulté d’emploi prennent une proportion de plus en plus importante. Simultanément, dans les récits de maladie qui se donnent à lire dans les dossiers médicaux, les circonstances d’entrée dans la maladie, les causes somatiques prennent un nouveau poids et font l’objet de nouvelles lectures, non sans différences d’interprétation entre les psychiatres et les familles tandis que les croyances collectives sont écartées des étiologies ou à leur tour médicalisées par les médecins. Guillemain suit alors, cette fois sur la longue durée, la transformation de la catégorie séculaire de la mélancolie et sa disparition dans la démence précoce qui l’absorbe, en relativisant le rôle de Kraepelin et en mettant en avant la volonté de la psychiatrie de se médicaliser, dès 1850 et Falret, ainsi que les débats autour de la lypémanie d’Esquirol. Qu’en était-il de cette mélancolie guérissable avec stupeur définie par Esquirol, tandis qu’il s’agissait d’affermir les puissances diagnostiques de l’aliénisme public face aux cliniques privées ou confessionnelles ? Faute de pouvoir suivre exactement en psychiatrie des canevas anatomo-pathologiques, les aliénistes fixent progressivement des formes temporelles des maladies, jusqu’à l’intergénérationnel et aux théories de la dégénérescence de Morel et Magnan. La démence peut devenir de la sorte un aboutissement précoce des malades, où le pronostic peut être délivré sur la base de signes objectifs dont la mélancolie initiale fait partie, suivant un diagnostic qui frappe les malades d’incurabilité. D’un point de vue psychiatrique, écrit Guillemain, « une mélancolie délirante était réinterprétée en délire chronique » (p. 199). Les conséquences de ce changement nosologique sont considérables. Hervé Guillemain suit dans d’autres chapitres ce qu’il implique en termes de chronicisation des malades, de déplacements ou de résistances de ces derniers au gré des nouveaux traitements ou des variations de la politique publique en matière asilaire. Et ce sont aussi nos représentations de la maladie mentale qui en sortent transformées. Environ à mi-parcours de Schizophrènes au XXème siècle, l’auteur étudie l’évolution des représentations graphiques des malades à mesure que la catégorie de schizophrénie s’affermit ou les nouvelles silhouettes types de malades proposées par les médecins, qui attribuent aux schizophrènes le type « leptosome ».

Le livre d’Hervé Guillemain est irréductible à une thèse sur la psychiatrie ou sur la schizophrénie, bien qu’il constitue une recherche aboutie. Il dégage certes, au sujet de cette dernière, certains traits et conditions essentielles qui permettent d’en envisager la disparition, à mesure que l’idée d’un rétablissement pour toutes les maladies mentales se profile. Reste irréductible des thérapies, inassimilable inquiétant de nos cultures, de nos sociétés et construits progressivement comme tels, les schizophrènes seraient en train de disparaître avec les nouveaux espoirs et les nouvelles conceptions de la guérison, ce dont les débats psychiatriques contemporains au sujet de la schizophrénie témoignent, au sein de l’OMS ou ailleurs. Mais au-delà de ce rapprochement entre l’historicisation de la notion de schizophrénie et son actualité, aux côtés de la question posée de ce qui la remplacera et des significations socio-culturelles que prendront nos futures catégories nosologiques, Schizophrènes au XXème siècle est exemplaire de la manière dont il est possible d’explorer la multitude des facettes d’une maladie mentale dans une multiplicité sans éclectisme, qui en éclaire à la fois, effet secondaire de l’histoire, l’existence et la construction.

 

Stéphane Zygart