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Recension de Vies et morts d’un Crétois lépreux, Toulouse, Anacharsis Editions, 2015, de Remoundakis Epaminondas et Maurice Born

Recension de Vies et morts d’un Crétois lépreux, Toulouse, Anacharsis Editions, 2015, de Remoundakis Epaminondas et Maurice Born

Transfinis - Juin 2020


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Texte d’origine de la recension initialement parue dans le Bulletin Canadien d’Histoire de la Médecine, Vol. 34, n°2, automne 2017, p. 529-530.

   

Vies et morts d’un Crétois lépreux est un livre exemplaire et d’une très grande richesse pour qui voudrait aller voir de près les intrications entre médecine, politique et société, et reprendre à nouveaux frais l’examen des relations entre épistémologie et exercice des pouvoirs dans le traitement des maladies. L’ouvrage offre également l’occasion rare d’accéder aux effets d’une maladie dans leurs différentes échelles - des relations affectives les plus intimes jusqu’aux lois sanitaires les plus générales - en montrant que ces effets ne cessent d’interagir, de façon très concrète, dans des figures surprenantes. Reprenant le projet d’une anthropologie de la maladie de Marc Augé, l’étude permet aussi de réviser, au travers du cas de la lèpre au XXème siècle en Europe, certaines thèses de Foucault.

Entre 1904 et 1955, les lépreux crétois, puis grecs, furent internés de force sur la petite île aride de Spinalonga, à quelques centaines de mètres des côtes, sans jamais pouvoir ensuite regagner leurs foyers, même après la mise au point de thérapies efficaces et l’abolition de la loi qui les avait placés là. Vies et morts d’un Crétois lépreux en donne le récit et l’analyse, par une composition en deux parties bien distinctes mais qui se suivent parfaitement. La première partie d’un peu plus de 300 pages est l’autobiographie d’Epimanondas Remoundakis, qui est tout sauf un récit folklorique, la seconde partie est un essai d’environ 200 pages de l’anthropologue Maurice Born sur le sort fait à la lèpre en Grèce depuis le Moyen-Age, qui ne cherche pas la formalisation théorique et privilégie l’exposition d’éléments historiques, médicaux et sociaux.

Né en 1914 en Crète, Epaminondas Remoundakis déclare la lèpre à l’âge de 8 ans. Il doit alors s’enfuir de l’île vers Athènes pour éviter l’internement prescrit aux lépreux en Crète depuis 1901. Aidé par sa famille, soigné à l’Institut Pasteur d’Athènes, ses études le mènent à faire partie des quelques rares étudiants en droit de l’université d’Athènes du début des années 1930. Mais la loi crétoise a été étendue à la Grèce toute entière en 1929. Dénoncé par une cousine, Epaminondas Remoundakis est arrêté malgré ses tentatives de résistance et interné sur l’île de Spinalonga. Ses compétences, rares parmi les lépreux pour la plupart ruraux et peu éduqués à cause de la nature des foyers de lèpre (dont le réservoir est essentiellement animal), l’amènent à aménager l’île sur laquelle il reste une vingtaine d’années. Devenu aveugle, oublié par ses proches, étranger à la société moderne, il meurt en 1978 dans un ancien centre anti-lépreux d’Athènes qui l’accueille avec les autres lépreux de Spinalonga, après avoir livré son témoignage sur bandes audio à l’anthropologue Maurice Born.

Le souvenir et l’ambiguïté des rapports familiaux dans le récit, sources de solidarité, de dénonciations, durables mais finalement effacés par l’absence, soulignent d’abord l’importance de la proximité dans l’expérience des maladies. Mais l’impact des lois est encore plus fondamental. Les lois écrasent les rapports de proche en proche, bien sûr, en obligeant à des séparations ; elles transforment également ces rapports en modifiant, plus ou moins rapidement, la perception de soi et des autres. Le livre retrace ainsi le passage, décret après décret, de l’innocence enfantine à la prudence du malade exilé puis aux luttes d’un interné, s’appropriant faute d’autres possibilités un lieu d’existence sordide. Un fait exprime à lui seul ce nœud entre le juridique et le proche : être déclaré lépreux, c’était voir son nom effacé des registres de naissance, administrativement inexistant donc coupé de toute possibilité de transmission d’héritage familial - ce qui empêcha tout retour, même quand la règle de l’exil sur l’île de Sapinalonga fut levée.

La vie d’Epimanondas Remoundakis, plusieurs fois brisée mais à chaque fois renaissante, jusque dans son dernier récit oral, témoigne des formes entrecroisées de l’extrême violence à laquelle furent soumis les lépreux en Grèce il y a 70 ans. S’y donne à voir aussi l’absurdité qui commandait le sort de ces lépreux : tout à coup exclus alors qu’ils vivaient depuis des siècles au contact des populations saines, la faible contagiosité de la maladie étant connue ; internés sur une île, mais autorisés à participer à des baptêmes de nouveaux-nés ou à commercer avec les pêcheurs alentours.

L’essai de Maurice Born s’attache à exposer les mécanismes qui ont mené à cette exclusion étrange, arbitraire, radicale et sans précédent des lépreux grecs à l’époque contemporaine. Cette exclusion est l’effet d’une importation de certains canons de la médecine européenne sur des terres qui ne les avaient jamais mis en œuvre : une Grèce désireuse de rentrer dans la modernité a fourni à quelques médecins l’occasion d’une systématisation expérimentale de pratiques précédemment essayées en Norvège. Frappe alors, au début, le passage sous silence par les récits européens de la cohabitation entre lépreux et gens sains, par impossibilité de le comprendre. Et il faut de la sorte sans cesse suivre le tissage des justifications médicales et des pratiques policières d’internement. Par l’argument de la contagion, c’est l’éradication de la lèpre et non le soin des lépreux qui fut recherchée, avant que les insuffisances de la médecine ne soient couvertes pour des raisons politiques. Médecine, pouvoirs politiques ou administratifs servent à tour de rôle de couverture les uns au autres, et rendent possibles des pratiques que ne justifiaient ni l’expérience quotidienne de la maladie, ni les effets thérapeutiques de l’internement.

Maurice Born dessine, en un mot, la puissance d’un complexe médical et social politiquement fragile et scientifiquement indéfendable qui a pourtant bouleversé le rapport aux lépreux et leur vie. C’est pourquoi l’histoire de la lèpre doit se comprendre par une anthropologie de la maladie, seule à même d’expliquer les bouleversements de sa signification et de ses effets sociaux, irréductibles à des métaphores : on ne pourrait séparer la maladie des réseaux qui lui donnent son sens et fixent une destinée aux malades, contrairement à ce qu’affirmait, ou voulait, Susan Sontag.

Le cas, dira t-on, reste singulier, la maladie extrême et les circonstances locales. Il est loin d’être sans rapport cependant avec d’autres pathologies, comme le SIDA par exemple, et il donne beaucoup à réfléchir sur les emballements possibles face aux maladies où la médecine est, peut-être de manière indissociable, un frein et une cause.

   

Stéphane Zygart