Que fait la fête ?
Transfinis - Janvier 2026
Texte introductif de la « projo-conf » proposée au festival Trouble Fête qui s’est tenu à Lille du 28 au 30 novembre 2025. Ont été ensuite projetés, commentés et discutés un document d’archive et cinq extraits de films,
Un article du journal l’Excelsior, intitulé « Maisons de fous…, maisons de danse » (1911).
Un travail cinématographique en cours d’Olivier Derousseau, intitulé Certaines choses durent longtemps.
Les quatre cavaliers de l’Apocalypse, (1962) de Vincente Minnelli.
Madame Bovary, (1949) de Vincente Minnelli.
Aloïse (1975) de Liliane de Kermadec.
Par-delà les montagnes (2015) de Jia Zhangke.
La totalité de ces travaux a été élaborée avec Olivier Derousseau et Lucie Garçon.
Nous voudrions d’abord commencer par répondre aux questions que nous avions posées et proposées il y a quelques semaines. La fête est-elle bonne pour la santé ? Oui : elle est l’occasion d’une activité physique et mentale, au travers de la marche à pied, de la danse; des déguisements, de la création, de la joie et de l’habileté musicale qu’elle peut provoquer ! La fête crée-t-elle des emplois ? Oui, par l’argent qu’elle fait circuler, par les différents salaires, vente et achats de tickets, de boissons ou de nourritures !
Tout cela est-il valable avec les fêtes que l’on élève avec la souffrance psychique et la différence psychique ? Oui, aussi. Au début du XXème siècle, par exemple en 1911, on trouve des articles de journaux sur les « fêtes de fous », ou avec des « fous », où déjà la musique, la boisson, la nourriture, sont présentes, et où les frais qu’elles supposent sont discutés. Et le lien entre folie, musique et fête a été établi bien avant. On pourrait remonter dans l’histoire pour le retrouver et en mesurer les transformations, jusqu’aux fêtes de Dionysos de l’Antiquité grecque ou aux carnavals du Moyen-Âge. Il faudrait aller y voir de plus près, et cela demanderait beaucoup de temps.
Au XIXème siècle, les fêtes de fous prennent peut-être des traits qui sont immédiatement familiers à nos yeux. Elles expriment quelque chose qui passe entre le drame, la subversion, le religieux et la psychiatrie. L’exemple le plus emblématique en est le bal de la Salpêtrière, ou le bal des folles de la Salpêtrière. Son origine, dans le premier tiers du XIXème siècle, croise une procession religieuse qui avait lieu antérieurement, à laquelle, dit une archive, participaient des « idiots ». Il fut connu dès l’époque où il se tenait, et faisait l’objet d’articles journalistiques ou de récits, racontant comment Le Tout-Paris pouvait, un soir de l’année, venir danser avec les femmes enfermées dans l’hôpital de la Salpêtrière. Les dates de ces bals sont incertaines. Ils se tenaient environ entre 1837 et 1899, célèbres surtout du temps de Charcot, de la publicité faite autour des « hystériques ». On n’en sait en réalité pas grand chose, en l’état des recherches historiques actuelles.
Ce qui a été dit, comme ce qui a été caché ou oublié, des bals de la Salpêtrière, s’explique sans doute par l’atmosphère dramatique, sordide, de contrainte, de voyeurisme et de prostitution, qui entourait et constituait ces bals. Ils ont fait l’objet de plusieurs fictions, d’un roman, Le Bal des folles de Victoria Mas, sorti en 2019, qui a inspiré un film du même nom en 2021, de Mélanie Laurent, et un autre film, Captives, d’Arnaud des Pallières, en 2023.
Nous aurions pu, ici, vous parler de ces dites fêtes de fous, de ces fêtes d’hôpital et de tout ce qu’elles charrient. Il existe des archives sur d’autres occurrences de ces fêtes, comme celles qui se tenaient à l’hôpital de Münsterlingen, connues notamment parce que Foucault y a assisté et qu’en existent quelques traces photographiques et filmiques. Un film, célèbre en lui-même et remarquable, La fête prisonnière de Mario Ruspoli (1962) a été tourné sur l’une d’entre elles, qui a eu lieu à l’hôpital de Saint-Alban, du temps où Tosquelles y travaillait.
Nous avons fait un autre choix. Pas pour éviter le drame, la subversion, la religion ou la croyance, et la psy. Mais parce qu’il n’y a sans doute pas plus et pas moins dans les fêtes dites de fous que dans les fêtes dites fêtes tout court. On y trouve les mêmes choses.
Il y a des échecs et des possibilités dans toutes les fêtes - amoureuses, de création….
Il y a de la politique entre les fêtards. Suivant les manières de se rassembler - dans la grande salle prévue, ou en « contre-soirée » dans la cuisine ou avec les autres hommes ou femmes ou avec les infirmiers. Suivant les rapports qui peuvent exister entre les fêtards et les autres - avec les voisins de la maison d’à côté ou avec les psychiatres de garde. Que l’on ne songe pas seulement aux plaintes pour tapage nocturne ou diurne. Que l’on songe aussi à celles qui se sont élevées au sujet de la fête de la musique étendue dans Paris, en juin 2025, pas seulement là où il avait été voulu par certains pouvoirs publics et privés qu’elle se tienne et se concentre.
Il y a de l’économie dans toutes les fêtes. On y trouve la même intendance, les mêmes temps de préparation plus ou moins longs qui peuvent structurer des mois, voire l’année - il faut réfléchir aux costumes et les préparer. Puis, la dépense qu’est la fête est plus brève, on n’y compte plus pendant un certain temps.
S’articulent au cours des fêtes, dans des figures complexes et importantes : des lieux parfois, souvent, clos (la boîte de nuit et l’asile) ; en tous cas la prise de possession de lieux et d’espaces par le rassemblement, la danse ; par, aussi, la circulation, la manifestation et la déambulation. Il ne faut pas seulement faire attention dans les fêtes aux concentrations et aux clôtures, mais aussi, peut-être surtout, aux parcours qui y sont prévus, qui s’y font. Comment est-il possible de se déplacer dans la salle ? Y a-t-il des routes qu’on ne peut pas emprunter, des frontières qu’on ne peut pas franchir, des endroits qu’on ne peut pas traverser, murs de l’hôpital, champs, quartiers, places ? D’où part-on et où va-t’on, de la salle des fêtes au lieu de pouvoir, ou l’inverse ? Ou ne se déplace-t-on pas ?
Il y a, dans toutes les fêtes ou presque, de la musique, et des paroles.
Il y a de la croyance dans toutes les fêtes, sans doute toujours et à chaque fois : la croyance que la fête changera quelque chose, qu’elle recollera les morceaux, rendra possible la déclaration à quelqu’un, qu’elle fera tenir pendant toute la semaine de travail à venir ou jusqu’à la fin de l’été.
On pourrait s’amuser à multiplier les points communs entre toutes les fêtes. Mais ça ne rend sans doute pas tout à fait justice à ce que produit et à ce que vaut la fête - qui nous rassemble tous et toutes ici.
La fête n’est pas parfaite. Il y a les lendemains de fête. Mais lorsqu’on parvient à la faire, elle produit, comme un moyen parmi d’autres, des choses décisives, dont elle est seule à opérer le croisement - et ainsi ses effets politiques, sociaux et individuels tout à fait singuliers.
Elle produit, cela peut paraître évident, du collectif. Mais en rendant possible un rapport particulier entre la solitude et le commun : une forme de communion. On peut s’appuyer, dans les fêtes, sur le collectif, pour être seul, avoir ses pensées et ses plaisirs à soi parmi les autres, créer, faire cesser ou élaborer telle ou telle relation particulière au milieu des autres. Isabelle Ogilvie, dans un film d’Olivier Derousseau (Dreyer pour mémoire, 2004), a tenu faire connaître et à prononcer cette phrase : « C’est seulement dans le collectif, et sûrement pas dans le sujet isolé, que la perception, la langue, les forces, peuvent se configurer comme une expérience isolée ».
La fête produit également, on va encore dire « bien sûr », encore faut-il savoir ce que c’est ou de quoi on parle, de l’« événement ». De l’événement, on dira qu’il est singulier. Mais la singularité, de la fête ou de toute autre chose, ne réside pas dans l’originalité. On peut faire la fête avec peu, un pack de bières, ou un gâteau, ou quelques caisses pour s’asseoir, si quelque chose de commun se ramasse, se concentre, s’assemble, dans la fête, et s’étend, dure, se répète, longtemps après elle. Un nouvel amour, une nouvelle amitié, la certitude d’un échec, un nouveau collectif de travail. La différence profonde entre une réunion et une fête est qu’on veut sortir de la première, l’oublier, alors que la seconde pousse à revoir les personnes avec qui l’on était, dans d’autres fêtes ou d’autres circonstances. La fête donne ainsi à penser le temps et l’existence d’une manière qui n’appartient qu’à elle, sans opposer la durée du désir et la brièveté du plaisir.
Collectif et événement. La fête est l’occasion d’essayer, et donc de réussir ou de rater, avec d’autres et par rapport à d’autres. Elle est donc, peut-être, thérapeutique, mais il faut bien dire que, lorsqu’on y va, qu’on y est et qu’on en part, on n’y pense guère. Veut-on d’ailleurs réussir la fête lorsque qu’on veut réussir la fête ? L’événement que l’on cherche à créer n’est pas la fête, mais dans la fête. On cherche à ce que quelque chose s’y produise, pour y être pris sans pouvoir tout à fait le vouloir et le prévoir à l’avance. Dans les fêtes se font les ruptures et les liens : nous le cherchons, nous voulons en prendre conscience à nos risques et périls. Et alors que nous croyons fabriquer volontairement en faisant la fête des temps nouveaux, on s’y trouve piégé, par les souvenirs que nous en avons, et qui nous font répéter les temps nouveaux. Musiciens et musique…!